Dans la première partie de cette enquête sur la communication animale intuitive (CAI), nous avons exploré les ressorts de son succès. Une pratique sans fondement scientifique qui prospère grâce à un storytelling habile, des mécanismes psychologiques bien documentés et l’amplification massive des réseaux sociaux.
Lire : « La communication animale : anatomie d’une phénomène inquiétant »
Mais au-delà de la croyance, quels sont les effets concrets de ce phénomène sur nos animaux, sur nous-mêmes et sur les professionnels qui travaillent sérieusement dans ce secteur ? C’est ce que je vous invite à découvrir dans cette deuxième partie.
Quand la communication animale met des vies en danger.
Le premier danger de la CAI, et aussi le plus immédiat, concerne directement la santé de nos animaux. Lorsqu’un(e) propriétaire (ce n’est pas le terme que je préfère, mais c’est celui qui est le plus couramment usité) inquiet consulte une communicatrice pour comprendre pourquoi son chat ne mange plus ou pourquoi son chien à l’air si triste, il ou elle attend forcément une réponse.
Et cette réponse infondée peut suffire à retarder une consultation vétérinaire. Malheureusement, ce retard peut parfois se révéler fatal pour l’animal. Sans compter les états de souffrance prolongés.
Voici un exemple de ce qui peut se faire de pire. Prolonger inutilement la souffrance d’un chat mourant en jouant sur les liens affectifs et le sentiment de culpabilité de ces humains envers leur animal. Qui a t-il de plus inhumain que cela en de telles circonstances ?




Captures d’écran de la publication d’une communicatrice animale dont le compte affiche plus de 43k abonné(e)s. Volontairement anonymisé pour cet article. Source : Instagram.
Des praticiennes de la communication animale intuitive reconnaissent elles-mêmes l’existence de ces dérives. Certaines vont jusqu’à conseiller d’interrompre un traitement allopathique au bénéfice d’un « remède naturel ».
D’autres n’orientent pas vers un vétérinaire quand l’animal est malade et proposent des séances de « magnétisme » à la place.
Pourtant, le cadre juridique français est clair (art. L243-1 du Code rural et de la pêche maritime) : exerce illégalement la médecine vétérinaire toute personne non habilitée qui donne des consultations, établit des diagnostics ou délivre des prescriptions.
Le seuil légal est donc franchi dès qu’une communicatrice affirme que l’animal souffre d’une pathologie précise, qu’elle identifie une douleur localisée ou qu’elle recommande une action présentée comme curative.
L’exploitation financière et émotionnelle des propriétaires.
Elle prend des formes variées, dont certaines sont particulièrement bien rodées. Dans les groupes Facebook dédiés aux animaux perdus comme « Pet Alert » ou « Pattes en cavale », des communicatrices aux aguets se manifestent à la moindre annonce de disparition.
Le premier message se veut toujours bienveillant et s’enquiert de savoir si l’animal a été retrouvé. Quand la réponse est négative, vient la proposition d’aide. Prétextant pouvoir « entrer en connexion » avec l’animal et le localiser à partir d’une simple photo et de son prénom, elles proposent alors leurs services. La « localisation », quant à elle, est très souvent payante.

Au-delà de ces situations de détresse, la communication animale génère des dérives financières préoccupantes. Les consultations répétées, présentées comme nécessaires pour « maintenir la connexion » , « approfondir le dialogue » ou encore l’ajout de services type « soins énergétiques », « magnétisme », « reiki », constituent une source de revenus récurrente pourtant sans résultat mesurable.
Or, aucun critère objectif ne permet au propriétaire d’évaluer si la séance a « fonctionné », ce qui peut devenir aliénant en créant une dépendance aux services proposés.
La communication animale télépathique, un modèle économique à 360°.
Mais le modèle économique ne s’arrête pas à la rubrique des chats perdus ou à de simples consultations en télépathie. Non. Une fois que la personne convaincue de sa « réussite » a bien été hameçonnée, la praticienne propose alors de prolonger cette « connexion » en formant l’heureux(se) propriétaire de l’animal à cette pratique.
Dès lors qu’il ne s’agirait pas d’un don réservé à une poignée d’élu(e)s, mais d’un canal de communication que nous porterions toutes et tous en nous, l’argument fait mouche ! Ça ratisse large puisque pour y parvenir il suffirait simplement de « réveiller notre télépathie naturelle ». Le discours est séduisant et l’offre irrésistible. Qui ne rêverait pas de pouvoir entrer dans les pensées les plus profondes de son chien ou chat adoré ?
Et pour cela, des initiations gratuites1, des stages de plusieurs jours, des formations en ligne, des accompagnements personnalisés, à des tarifs allant de quelques centaines à plusieurs milliers d’euros sont organisés. La cliente devient ainsi une apprenante, puis potentiellement une future praticienne qui reproduira le même schéma. Quel meilleur moyen pour démocratiser un pratique qu’en créant de plus en plus d’adeptes ?




Captures d’écran de différents comptes à plusieurs milliers d’abonné(e)s. Source : Instagram.
Dans le contexte du deuil animal, l’accroche est quasiment la même que pour un animal perdu. Il suffit d’une publication sur un réseau social évoquant le décès de votre animal de compagnie pour qu’une notification surgisse. Je l’ai moi-même vécu lors du décès de mon chat Fidji en février 2026.
Le problème est que certaines communicatrices retardent ou compliquent le processus de deuil en maintenant leur cible, triste et vulnérable, dans un entre-deux émotionnel. À terme, certaines personnes se retrouvent incapables d’avancer, et vont parfois nécessiter d’un accompagnement psychologique pour s’en sortir. Mais ça, toutes ces personnes « bien intentionnées » de la communication animale n’en parle pas.
La dévalorisation des professions légitimes.
L’expansion de la communication animale télépathique pose un autre problème. Elle crée une confusion dommageable entre des pratiques qui n’ont rien en commun.
Aussi, des professionnels formés et certifiés, vétérinaires comportementalistes, comportementalistes animalier, éducateurs canin qui, eux, fondent leur travail sur des données scientifiques validées et des protocoles éprouvés, sont démonétisés.
Leur crédibilité se dilue dans une confusion générale entre science et ésotérisme, qui conduit certain(e)s propriétaires à consulter une communicatrice avant ou à la place de professionnel(le)s formé(e)s et certifié(e)s, retardant ainsi la prise en charge d’un problème comportemental ou sanitaire. Pn en revient donc à l’ouverture de cet article. La boucle est bouclée.
La communication animale ne prospère pas parce que les gens seraient bêtes ou naïfs. Non, elle prospère parce qu’elle répond à des besoins profondément humains et légitimes. Le désir de comprendre ce que ressent leurs animaux. La peur de ne pas être à la hauteur de la confiance de l’animal. La douleur de sa perte. Le sentiment d’impuissance face à une souffrance qu’on ne sait pas nommer.
Ces émotions sont réelles, intenses et vraissemblablement pas suffisemment prises en charge par les approches conventionnelles. Particulièrement face à la maladie ou dans le cadre d’une euthanasie, qui parfois laisse peu de place à la dimension relationnelle et affective du lien humain-animal.
En conclusion.
C’est donc dans ce vide que la communication animale s’est installée, avec une habilité narrative remarquable et des outils numériques qui ont décuplé sa portée. Et le constat est vraiment préoccupant. Pourtant, une réponse uniquement répressive d’interdiction de la communication animale sans s’attaquer aux besoins qu’elle vient combler ne ferait pas sens.
Ce dont nous avons collectivement besoin, c’est d’une meilleure prise en charge de la relation humain-animal dans toutes ses dimensions, comportementale, affective et sociale. D’une éducation grand public à ce que la science de l’éthologie nous apprend réellement sur les capacités et les besoins de nos compagnons. D’un meilleur accompagnement au deuil animalier qui sorte de l’angle mort dans lequel notre société le maintient encore trop souvent. À commencer par l’octroi de jours de congés en cas de décès de son animal pour les salarié(e)s.
Nos animaux méritent mieux que nos projections. Ils méritent qu’on les comprenne tels qu’ils sont, avec les outils que la science met à notre disposition pour y parvenir. Aussi, en tant qu’humain(e)s d’animaux compagnons de vie nous devons faire cet effort d’apprentissage à la compréhension de leurs langages et de leurs comportements afin d’améliorer la relation animal-humain et leurs conditions de vie, sans avoir recours à des pratiques délétèrent qui relèvent du charlatanisme.
Dans le prochain article, nous aborderons le phénomène d’emprise, l’aspect juridique et comment se prémunir de ces pratiques douteuses.
📚 Références
- Forer, Bertram R. (1949). The fallacy of personal validation: a classroom demonstration of gullibility. The Journal of Abnormal and Social Psychology 44(1): 118.
- Remy, C. (2021). Effet barnum. Dans C. Gratton, E. Gagnon-St-Pierre & E. Muszynski (Eds.). Raccourcis : Guide pratique des biais cognitifs Vol. 4.
- Chalindard-Bonhomme, S. (2013). Communication Homme-Animal, Mythe ou Réalité ? Thèse vétérinaire, École Nationale Vétérinaire d’Alfort.
- Wiseman, R. & al. (1998). An investigation into alleged ‘psychic’ pet detection. British Journal of Psychology.
- Grandin, T. & Johnson, C. (2005). Animals in Translation. Scribner.
- Dans le cadre de mes recherches, j’ai participé à une formation découverte dont je parlerai dans un futur article. ↩︎


